Les frères Karamazov, Dostoïevski au Théâtre du Nord-Ouest, adaptation de Jacques Copeau, direction et costumes Jean Marzouk
Il faut une certaine témérité pour s'y aventurer. En apprenant que le Théâtre du Nord-Ouest s'attaquait aux « Frères Karamazov », j'ai ressenti une curiosité mêlée d’une inquiétude sourde. Dostoïevski, c'est un continent, pas un roman. Plus de mille pages d'une densité presque organique, où la métaphysique russe, la boue des passions humaines et la grâce traversent les mêmes personnages sans jamais se résoudre. Comment soumettre un tel monument à la discipline cruelle de la scène ? Comment contraindre cette respiration démesurée dans l'espace d'une salle, d'une soirée, d'un corps d'acteur ?
La réponse tient, ici, à un choix d'ancêtres avisés. L'adaptation s'appuie sur le travail de Jacques Copeau, ce grand artisan du théâtre français du début du siècle dernier, qui avait compris que Dostoïevski n'était pas à résumer, mais à distiller. Jean Marzouk s'inscrit dans cette lignée avec une évidente probité : il ne cherche pas à tout dire, et c'est précisément cette humilité-là qui sauve le spectacle.
Car il faudra l'admettre d'emblée : tout n'est pas là. Comment le pourrait-il ? Les longues digressions théologiques du starets Zosime, les vertiges de l'interrogatoire, certaines figures secondaires qui chez Dostoïevski s'imposent comme des univers à part entière; tout cela s'efface ou se condense. On regrettera ici ou là l'absence d'une scène-clef, d'un dialogue dont on sait, lecteur, qu'il portait en lui quelque chose d'irremplaçable. Mais c'est la loi du genre, et il serait malhonnête de le reprocher à une équipe qui a fait, elle, le choix de la rigueur plutôt que de l'exhaustivité.
Ce qui demeure, en revanche, tient debout avec une belle solidité. L'essentiel du drame, cette collision entre trois frères que tout oppose et que tout lie, cette figure du père à la fois grotesque et tragique, cette question centrale qui traverse l'œuvre comme une lame : peut-on vivre sans Dieu, peut-on tuer son père ; tout cela est présent, rendu avec une sincérité qui désarme.
Les comédiens y sont pour beaucoup. On sent dans chaque interprétation une présence réelle, une familiarité avec le personnage qui dépasse la simple technique. Nul ne semble étranger à ce qu'il joue. Le trio fraternel fonctionne avec une cohérence certaine : la fougue sensuelle de Dmitri contre la froideur analytique d'Ivan contre la lumière fragile d’Aliocha. Trois manières d'être au monde, trois réponses à la même blessure originelle. L'ensemble tient, sans défaillance majeure, et c'est déjà beaucoup.
Reste la question des moyens. Le Théâtre du Nord-Ouest est une petite maison. On n'y fait pas de miracles scénographiques, on n'y noie pas le texte sous la machinerie. Jean Marzouk, qui assure seul la direction et les costumes, incarne à lui seul cette manière artisanale et engagée de fabriquer le spectacle; le théâtre comme acte, avant d'être spectacle. Dépouillé de tout apparat, le texte de Dostoïevski retrouve quelque chose de son énergie brute. Le mérite est d'autant plus grand que monter un tel chef-d'œuvre avec si peu relève d'un acte de foi presque dostoïevskien en soi.
Le pari était risqué ; il est, pour l'essentiel, tenu.
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