Dostoïevski "Les frères Karamazov"
Ce n'est pas la paresse qui m'a tenue éloignée des Frères Karamazov si longtemps, mais quelque chose de plus subtil: une intimidation sincère. Ce pavé de mille pages, ce chef-d'œuvre dont on parle avec des superlatifs qui finissent par décourager autant qu'ils invitent, m'avait toujours semblé appartenir à une autre catégorie de lectrice que celle que j'étais. Je l’avais acheté, puis ouvert à la première page, lu quelques lignes, et refermé avec la sensation confuse de ne pas mériter encore tout à fait une telle lecture. On se raconte ces histoires-là. On se dit qu'il faut le bon moment, les bonnes dispositions, une forme de maturité qu'on n'a pas encore tout à fait acquise.
C'est absurde, bien sûr. Mais la peur devant les grands textes est une peur réelle, et je ne suis pas sûre qu'il faille en avoir honte. Elle témoigne, pour ma part, d'un respect sincère, peut-être même d'une intuition juste : que certaines œuvres ne se lisent pas, qu'elles se traversent, et qu'on en ressort changé. Ce que je redoutais, en vérité, c'était cela : l'après.
Ce n'est pas un roman que l'on lit. C'est un monde que l'on habite pendant quelques semaines, et dont on ne revient pas tout à fait indemne.
Et puis un jour, j'apprends qu'un théâtre va en donner une adaptation scénique, alors, j'ai ouvert le livre pour de bon. Les premières pages sont déconcertantes, denses, parfois arides. Dostoïevski ne ménage pas le lecteur, ne lui tend pas la main avec la complaisance de ceux qui craignent de l'ennuyer. Il lui fait confiance, au contraire, d'une façon presque brutale. Il pose ses personnages comme on pose des blocs : massifs, contradictoires, impossibles à réduire. Fiodor Karamazov, le père obscène et pathétique. Aliocha, le saint qui doute. Ivan, l'intelligence qui se dévore elle-même. Dmitri, la passion à l'état pur, aussi sublime que dévastatrice.
Ce que l'on comprend très vite, c'est que l'exigence du texte n'est pas une exigence de style ; elle est une exigence morale. Dostoïevski ne raconte pas une histoire. Il pose une question, la plus ancienne et la plus douloureuse qui soit : comment vivre avec la souffrance des innocents ? Comment croire en un monde qui permet l'injustice faite aux enfants ? Ivan Karamazov la formule avec une précision chirurgicale, dans l'un des chapitres les plus bouleversants de toute la littérature mondiale. Cette fameuse révolte, ce refus d'une harmonie universelle achetée au prix d'une seule larme d'enfant. On ne sort pas indemne de ces pages.
Mais si je devais désigner le passage qui m'a le plus étreint, celui devant lequel j'ai dû poser le livre un moment, les yeux brûlants, incapable de continuer, ce serait sans hésiter la scène au chevet d'Ilioucha. Ce petit garçon mourant, entouré de ses camarades et d’Aliocha, réunis autour de lui comme on tresse une couronne avant l’adieu. Et, Krassotkine, le grand, l'arrogant, celui qui avait jadis blessé Ilioucha et qui vient maintenant, trop tard et … juste à temps, lui tenir compagnie dans sa dernière faiblesse. Cette scène-là, Dostoïevski la mène avec une délicatesse absolue, presque insupportable. Rien n'est forcé, rien n'est sentimental au mauvais sens du terme. La mort d'un enfant y est regardée en face, sans détournement ni consolation facile, et pourtant quelque chose de lumineux en émane : une fraternité nue, dépouillée de tout, qui est peut-être la réponse silencieuse de Dostoïevski aux questions que pose Ivan. C'est l'un des passages les plus émouvants que j'aie jamais lus. Je ne crois pas exagérer en disant cela.
Alors, techniquement, oui, c'est exigeant. Les noms russes déstabilisent au début, les digressions philosophiques réclament de la lenteur, certains chapitres appellent à être relus plutôt que dévorés. Mais l'exigence, ici, n'est jamais arbitraire : elle est au service d'une ambition qui n'a pas d'équivalent. Quand on a fermé le livre, les yeux fatigués, le cœur plein d'une émotion difficile à nommer, on réalise qu'on a lu quelque chose qui ressemble moins à un roman qu'à une vie entière condensée en quelques semaines de lecture.
J'aurais pu lire Les Frères Karamazov dix ans plus tôt. Je ne l'ai pas fait, et je ne sais plus bien si je le regrette.
Peut-être que certains livres attendent qu'on soit prêt à les recevoir. Peut-être que la peur elle-même fait partie du chemin. Ce dont je suis certaine, c'est qu'il n'est jamais trop tard…
Commentaires
Enregistrer un commentaire