"Mur Mure" de Lilou Fogli au Théâtre de La Michodière


 Il arrive, parfois, que le théâtre tienne une promesse rare : celle de nous arracher complètement au monde pendant une heure et demie. Mur Mure, de Lilou Fogli, actuellement au Théâtre de la Michodière, est de ces spectacles qui font du bien. Celui qui chatouille l'intelligence autant qu'il réchauffe le cœur.

L'intrigue, en apparence simple, recèle une beauté d'épure : un inventeur misanthrope, amoureux du silence absolu, voit son équilibre, soigneusement construit, bouleversé par l'arrivée d'une jeune pianiste dans l'appartement mitoyen. Entre eux : un mur. Et toute la question, vertigineuse, que pose la pièce avec une légèreté désarmante: comment deux êtres que tout oppose pourraient-ils s'entendre, se rencontrer… sans se voir ?

Ce dispositif, Lilou Fogli le tient avec une maîtrise d'auteure accomplie. Elle sait que la contrainte est mère de l'invention dramaturgique, et que l'absence de regard peut, paradoxalement, tout révéler. Mur Mure parle de solitude, d'enfermement volontaire, de ces murailles que nous dressons autour de nous-mêmes avec le soin minutieux que l'on met à construire une forteresse ; et de ce qui arrive lorsqu'une voix, une mélodie, un rire vient les fissurer de l'intérieur. C'est une pièce sur les rencontres impossibles qui surviennent quand même. Sur ce paradoxe résolument contemporain : on se voit mieux sans se voir.

La mise en scène de Jérémie Lippmann est, à cet égard, une réussite totale. Inventive sans ostentation, précise sans rigidité, elle déploie un langage scénique qui sert le texte plutôt qu'il ne s'en sert. Lippmann orchestre l'espace avec une intelligence rare. Le mur n'est jamais un obstacle, il devient le véritable personnage central, membrane poreuse à travers laquelle passent les émotions que les mots n'osent pas encore dire. Lumières, musique et scénographie forment un tout d'une cohérence remarquable, où chaque élément semble avoir été pensé en regard des autres, dans un souci d'ensemble qui témoigne d'un vrai regard de metteur en scène.

Hugo Becker et Judith El Zein portent cette version du printemps 2026 avec une énergie communicative et une justesse qui forcent l'admiration. Ils nous emportent, littéralement ! On oublie qu'on est au théâtre, on oublie qu'il est tard, on oublie le monde de l'autre côté des portes de ce théâtre. 

Autour d'eux, Lilou Fogli elle-même, Arnaud Maillard et Alexandre Brik complètent une distribution sans le moindre maillon faible, chacun apportant sa couleur propre à un tableau d'ensemble d'une grande vitalité. Ensemble, ils font rire, franchement, généreusement. Et puis, sans crier gare, d'un silence, d'un geste infime, d'un mot qui tombe au bon endroit, ils vous serrent le cœur avec une douceur dont on ne se remet pas tout à fait.

Ce qui frappe, au fond, c'est la capacité de cette comédie romantique à dépasser le genre sans le trahir. Elle ose le silence là où d'autres rempliraient, elle choisit la suggestion là où d'autres appuieraient. Elle est surprenante, drôle, et parfois même troublante. Oui, car elle touche juste, là où on ne l'attendait pas. 

Mur Mure est exactement le théâtre contemporain que l'on aime : celui qui ne prend pas ses aises, qui cherche, qui risque, et qui arrive à émouvoir tout le monde. Un moment hors du temps, comme il s'en produit trop rarement.

À voir AB-SO-LU-MENT


👉 Théâtre de la Michodière 👈

Mur Mure
de Lilou Fogli 
mise en scène Jérémie Lippmann.
 Avec Hugo Becker, Judith El Zein, 
Lilou Fogli, Arnaud Maillard, Alexandre Brik. 

Assistante mise en scène : Sarah Gellé
Décors : Jacques Gabel
Lumières : Jean-Pascal Pracht
Costumes : Chouchane Abello Tcherpachian
Musique et son : David Parienti  


Théâtre de la Michodière, Paris 2e. Jusqu'au 5 juillet 2026.





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