"Philip & moi" de Colombe Schneck


 Je connaissais mal Philip Roth. Quelques titres, une réputation imposante, l’image d’un écrivain majeur de la littérature américaine. Mais, rien d’intime, rien de vraiment lu, ou si peu. Alors, si j’ai ouvert Philip & moi de Colombe Schneck, c’est d’abord par curiosité : l’envie de comprendre qui était cet auteur dont on parle tant, et de voir comment une écrivaine française choisissait de l’approcher. Très vite, le livre m’est apparu moins comme un portrait que comme un déplacement personnel. Une manière d’interroger ce que signifie être fascinée par une figure littéraire que l’on connaît finalement si peu.

Colombe Schneck part d’un souvenir ancien, presque anodin en apparence : un été américain, une rencontre indirecte avec un écrivain mythique, et une femme au caractère incandescent. De ce point de départ, elle tire un fil fragile, mêlant mémoire personnelle, recherche biographique et réflexion sur la place que prennent certaines figures dans nos constructions intimes. Ce qui m’a frappée d’emblée, c’est le ton : une parole directe, parfois hésitante, qui assume ses angles morts et ses contradictions.

Aussi, dans Philip & moi, Colombe Schneck ne se concentre pas uniquement sur Philip Roth. Le livre fonctionne plutôt comme une constellation autour de lui, et plusieurs figures gravitent dans le récit.

La plus importante, après Roth, est Francine du Plessix, journaliste et écrivaine américaine, voisine et compagne de Roth à la fin des années 1980. Schneck s’intéresse beaucoup à elle : à sa personnalité brillante, à son ambition, à la manière dont leur relation évolue, se fissure, puis se transforme en conflit. Francine devient presque un contrepoint féminin au "grand écrivain”, une figure à la fois fascinante et vulnérable.

Le livre ne cherche pas à régler des comptes ni à ériger des statues. Au contraire, Colombe Schneck avance avec une forme de lucidité douce, presque mélancolique, sur les illusions que l’on entretient autour des écrivains et, sur celles que l’on nourrit sur soi-même. Elle regarde ses personnages comme elle se regarde elle-même : sans complaisance excessive, mais avec une curiosité sincère. Certaines pages, notamment celles où elle évoque la fascination intellectuelle et affective, résonnent avec une justesse troublante.

Tout n’est pas toujours fluide. La narration épouse les mouvements de la mémoire, avec ses retours en arrière, ses digressions, ses moments d’introspection qui ralentissent parfois le rythme. Mais c’est aussi ce qui donne au texte sa couleur particulière : celle d’une chronique personnelle plus que d’un récit linéaire. On lit moins pour connaître la “vérité” que pour comprendre le cheminement intérieur de la narratrice.

À plusieurs reprises, au fil des pages, je me suis surprise à me demander ce qui relevait du fait avéré et ce qui appartenait à la reconstruction, voire à la fiction. Où s’arrête l’enquête, où commence le roman ? Puis cette question a peu à peu perdu de son importance. Car c’est peut-être là que réside le plaisir le plus vif de la lecture : accepter cette zone d’incertitude, se laisser porter sans exiger de preuves. Dans un livre comme Philip & moi, la vérité documentaire importe moins que la vérité sensible, celle d’une fascination, d’un trouble, d’un regard posé sur une figure littéraire et sur soi-même. Et c’est précisément cette liberté-là qui rend la lecture stimulante.


Ce qui reste, une fois le livre refermé, c’est une sensation d’intimité. Philip & moi ne cherche pas à impressionner ; il préfère suggérer, questionner, laisser planer des zones d’ombre. C’est un texte sur la fascination littéraire, sur la manière dont certaines rencontres, directes ou indirectes, nous marquent durablement. Un livre discret, parfois fragile, mais porté par une voix singulière qui assume sa subjectivité.

On ne sort pas de cette lecture avec des certitudes éclatantes, mais avec une réflexion plus nuancée sur les mythes que l’on fabrique autour des écrivains… et autour de nous-mêmes.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

"Le CHANT des LIONS" Théâtre Tristan Bernard

Antigone de Jean Anouilh au Théâtre de Poche Montparnasse

"Le portrait de Dorian Gray" au Lucernaire