"Le diable s'habille en Prada 2" de David Frankel
Il y a des suites que l'on redoute et d'autres que l'on espère. Celle-ci, on l'attendait. Vingt ans après, David Frankel rouvre les portes de Runway et, l’on y entre avec ce mélange de fébrilité et de tendresse propre aux retrouvailles que l'on sait précieuses. L'ambiance est là, intacte, presque miraculeusement préservée. Le même vertige glacé dans les couloirs du magazine, la même tension électrique entre les êtres, le même sens du détail vestimentaire érigé en arme. On s'installe dans son fauteuil et l'on sourit. Ce sourire de reconnaissance que procurent les films qui ont compté.
Les comédiens
Car c'est d'abord eux que l'on retrouve, et c'est eux qui font tenir l'édifice. Emily Blunt est redoutable dans le rôle de cette Emily métamorphosée en prédatrice du luxe. Une femme qui a appris de la meilleure et qui retourne ses leçons contre sa propre maîtresse avec une jubilation froide et parfaitement maîtrisée. Anne Hathaway retrouve Andy avec une grâce intacte, portant en elle vingt ans de vie et de compromis silencieux.
Et puis il y a Stanley Tucci. Son Nigel Kipling est, une fois encore, le personnage que l'on chérit le plus. Il y a chez lui cette rareté des acteurs capables de faire rire et d'émouvoir dans le même souffle, parfois dans la même réplique; ce mélange de causticité tendre et de mélancolie discrète qui donne au personnage une profondeur que le scénario seul ne suffirait pas à expliquer. On lui pardonne tout, on le suit partout, on rit avec lui avant de réaliser, quelques secondes plus tard, qu'il nous a subtilement brisé le cœur. Cette tendresse que nous lui portions dans le premier volet n'a pas pris une ride.
Mais le cœur du film, son axe de gravité, son centre absolu, c'est elle : Meryl Streep. Comme dans le premier volet, elle est époustouflante dans la peau de Miranda Priestly, et l'on se surprend, une fois encore, à pencher vers elle malgré tout, à chercher dans chacun de ses regards glacés la faille secrète d'une humanité qu'elle dissimule avec une maîtrise absolue. Streep ne joue pas Miranda : elle est Miranda, avec cette façon unique de faire tenir dans un murmure plus de menace et de douleur que d'autres n'en mettent dans un cri.
Un divertissement honnête qui n'ignore pas le monde
Le Diable s'habille en Prada 2 n'est pas, il faut le dire sans détour, une œuvre au sens exigeant du terme. On n'y cherchera pas la subversion jubilatoire d'un Tarantino ni la mélancolie suspendue d'une Sofia Coppola. Mais ce serait lui faire un mauvais procès que de lui reprocher ce qu'il ne prétend pas être. Le film joue son rôle de divertissement élégant avec une sincérité et une efficacité que l'on doit saluer, et il a, surtout, l'intelligence rare de ne pas s'en tenir là. Sous la surface brillante des robes et des réparties, il aborde des sujets qui ne sont pas dénués d'intérêt, et qui résonnent, parfois douloureusement, avec ce que nous vivons.
L'empire vacille
Il y avait quelque chose de presque sacré, en 2006, dans la façon dont Frankel nous introduisait dans les couloirs de Runway. Le magazine incarnait alors une forme de toute-puissance insolente ; celle des institutions qui se croient éternelles parce qu'elles ont toujours existé. Vingt ans plus tard, le même réalisateur revient filmer les décombres élégants de cet empire. Et le tableau n'est pas sans rappeler ce que les chiffres confirment, eux, sans détour : la diffusion de la presse française a reculé de 2,2 % sur la période 2024-2025, avec la presse magazine en repli de 3,7 % à 916 millions d'exemplaires (ACPM, repris par The Media Leader FR, « En 2024/2025, la presse recule, sauf la PQN qui progresse selon l'ACPM », septembre 2025). Au niveau mondial, le constat est identique : le secteur a vu ses revenus diminuer de 2,4 % en moyenne chaque année entre 2020 et 2024, tandis que les recettes publicitaires ont chuté de 19 % entre 2018 et 2023, et qu'un tiers des imprimeurs de presse ont disparu lors de la dernière décennie (Businesscoot, « Le marché de la presse magazine, France », février 2025).
Miranda Priestly le sait. Elle l'a toujours su avant tout le monde ; c'est d'ailleurs ce qui la rend si redoutable et si pathétique à la fois. Le film a l'intelligence de ne pas édulcorer ce déclin : il le montre dans toute sa brutalité feutrée, dans les salles de réunion où l'on parle de « restructuration » avec la même componction qu'autrefois l'on parlait de collections.
La tyrannie du scroll
Mais le vrai sujet, celui que le film effleure avec une élégance parfois mélancolique, c'est la question de l'attention. La grande, l'irremplaçable, la désormais rarissime attention du lecteur. À l'heure où un utilisateur moyen fait défiler son écran des centaines de fois par jour, où une information chasse l'autre avant même d'avoir été lue, que reste-t-il de la place pour un grand reportage de fond, pour ces cinq ou six pages denses et exigeantes qui constituaient l'orgueil des rédactions ? Sommes-nous, collectivement, encore capables de la lenteur nécessaire à la lecture véritable ? Le film pose cette question sans y répondre, ce qui est peut-être la marque des œuvres qui méritent d'être vues.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : non pas de la mort du papier, mais de la mort d'une certaine forme d'exigence intellectuelle que le papier incarnait. Sur les 28,3 milliards de visites enregistrées sur les sites et applications de presse en 2024, 86 % ont été réalisées via des terminaux mobiles (ACPM, repris par jai-un-pote-dans-la.com, « Les chiffres clés de la presse française en 2024 », février 2025). On lit debout, dans le métro, entre deux notifications. On survole, on juge, on passe. Miranda Priestly, elle, exigeait qu'on s'arrête.
Dans les coulisses du sauvetage
Le film a également l'audace de pénétrer là où les caméras ne s'aventurent jamais : les antichambres financières où se joue la survie des titres de presse. Car derrière les couvertures glacées et les séances photo à Milan, il y a des chiffres, des actionnaires, des fonds d'investissement. Et le scénario d'Aline Brosh McKenna fait une allusion à peine voilée au cabinet McKinsey. Oui, ce nom qui provoque, dans les rédactions comme dans les hôpitaux et les ministères, une sorte de frisson collectif. McKinsey, dont les méthodes de « consulting » ont alimenté bien des controverses ces dernières années, et dont l'ombre plane dès lors qu'il faut « optimiser » ce qui, jusqu'alors, relevait de la vocation. Que des consultants en stratégie soient appelés à la rescousse d'un magazine de mode, c'est peut-être la métaphore la plus juste de notre époque : quand l'art se retrouve à devoir justifier son existence en diapositives PowerPoint.
La mode est un art
Il serait injuste, toutefois, de réduire ce film à une élégie sur le journalisme moribond. Mais disons-le : si le premier volet célébrait la mode avec une ferveur presque religieuse ; ces plans sur les robes, ces noms de créateurs lâchés comme des incantations, cette scène mythique du pull-over bleu « céruléen » qui nous avait tous convertis malgré nous ; le second volet lui accorde une place plus discrète. La mode est là, bien présente dans les décors et les costumes, mais elle n'est plus le personnage à part entière qu'elle était. Elle est devenue le décor d'un monde qui a d'autres urgences.
Ce pas de recul n'empêche pas le film de lui rendre, par instants, ce qui lui appartient : sa dimension proprement artistique.
En définitive
Disons-le avec la tendresse que l'on réserve aux choses que l'on aime sans se mentir : le premier volet reste, et restera sans doute, notre préféré. Il y avait, dans ce film de 2006, quelque chose d’irremplaçable: la grâce singulière de la découverte. Celle d'un univers que l'on ne connaissait pas encore, de personnages qui surgissaient pour la première fois dans notre imaginaire, et de cette Miranda Priestly qui nous avait saisis à la gorge sans prévenir. On n'entre qu'une fois pour la première fois dans Runway. Cette magie-là, par définition, ne se reproduit pas.
Mais reprocher à une suite de ne pas être un commencement serait aussi vain que de regretter qu'un second printemps ne ressemble pas au premier. Le Diable s'habille en Prada 2 tient sa promesse, celle, humble et suffisante, de nous faire passer un excellent moment. Il nous rend des personnages que nous aimions, les enrichit du poids des années, et nous rappelle, le temps d'une séance, que le cinéma peut être élégant, intelligent et plaisant tout à la fois. C'est déjà, par les temps qui courent, une forme de luxe.
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