Antigone de Jean Anouilh au Théâtre de Poche Montparnasse


Avant d'y aller, j'avais relu Antigone. Je voulais avoir le texte vivant en moi avant d'entrer dans cette petite salle du boulevard Montparnasse. Et c'est cette lecture fraîche qui m'a permis, dès les premières minutes du spectacle, de mesurer la fidélité absolue de ce que Didier Long propose et l'intelligence avec laquelle il s'en empare.

Il faut dire d'emblée que la mise en scène m'a d'abord déconcerté. Le dépouillement radical de l'espace, le refus de tout ornement, une certaine austérité dans les partis pris scénographiques. J’ai eu, les premières minutes, le réflexe du spectateur qui résiste. Puis, très vite, j'ai compris. Ce n'est pas de la sobriété pour la sobriété : c'est un choix qui sert la pièce avec une cohérence absolue. Dans cette salle d’une centaine de places, la proximité fait office de loupe. Chaque silence pèse. Chaque regard compte double. Le Poche est un théâtre qui oblige à la vérité et cette mise en scène en a parfaitement tiré parti.

La parole devient acte, les corps traduisent la violence du choix. Et cette promesse, portée par une distribution remarquable, est tenue de bout en bout. Chaque comédien semble habiter son personnage de l'intérieur plutôt que de le jouer : on sent une troupe soudée, traversée par une même exigence, où personne ne cherche à exister aux dépens de l'autre. Il y a dans ce collectif une générosité rare, une façon de se mettre au service du texte qui force l’admiration.

Hermine Granville incarne une Antigone juste, habitée d'une obstination fragile et lumineuse à la fois ; cette jeune fille qui dit non sans vraiment savoir pourquoi, et qui pourtant ne cédera sur rien.

Mais le coup de foudre de la soirée, celui qui fait sortir de la salle avec quelque chose de changé en soi, c'est Éric Laugérias dans le rôle de Créon. Époustouflant est le mot, et il n'est pas de trop. Laugérias offre un Créon qui n'est ni monstre ni lâche : il est un homme qui a choisi le monde tel qu'il est, et qui en souffre autant qu'il en triomphe. Il y a dans sa façon d'occuper la scène quelque chose de monumental et d'intime simultanément ; une autorité qui n'exclut pas l'humanité, une fatigue du pouvoir qui rend son personnage bouleversant. La grande scène d'affrontement entre Créon et Antigone est à couper le souffle : deux visions du monde qui se heurtent sans que l'on puisse, à aucun moment, désigner clairement le tort ou la raison. Anouilh avait voulu cela. Laugérias le comprend jusqu'au bout des doigts.

Antigone, c'est le farouche cri de colère de la jeunesse envers l'autorité arbitraire, la voix de l'instinct s'opposant aux diktats humains. Ce spectacle ne trahit jamais cette promesse. Plus qu'une tragédie classique, la pièce apparaît ici comme une œuvre profondément contemporaine, faisant écho aux engagements et aux fractures de notre époque. Un théâtre de l'essentiel, qui rappelle avec force que certaines luttes dépassent le temps et les circonstances.

On sort du Théâtre de Poche le cœur un peu serré, les oreilles encore pleines de cette langue qui claque et qui brûle. Et l'on se dit que le théâtre, quand il est fait avec cette rigueur et cette générosité, est encore une des rares choses qui nous permettent de ne pas tout oublier de ce que nous sommes.


👉 Théâtre de Poche Montparnasse 👈


Mise en scène Didier LONG

Avec 

Éric LAUGÉRIAS

Hermine GRANVILLE

Cassandre de KERRAOUL

Valérie VOGT ou Séverine VINCENT

Robin HAIRABIAN

Antony COCHIN ou Didier LONG

Lumières : Antonin BENSAÏD

À PARTIR DU 14 AVRIL

DU MARDI AU SAMEDI À 21H - LE DIMANCHE À 17H












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