"Juste une illusion" d'Olivier Nakache & Eric Toledano
Il ne faudra pas chercher dans «Juste une illusion » les fulgurances visuelles d'un Scorsese ni la densité dramaturgique d'un Audiard. Le nouveau film d'Olivier Nakache et Éric Toledano, sorti le 15 avril, n'a pas l'ambition de bousculer l'histoire du cinéma. Son scénario tient sur le dos d'une enveloppe : un garçon de treize ans, une cité de banlieue parisienne, des parents qui se déchirent en silence et un grand frère inaccessible ; le tout planté en 1985, à cet âge suspendu où l'on n'est déjà plus un enfant et pas encore tout à fait un homme. Rien de révolutionnaire, donc. Et pourtant.
Pourtant, on sort de la salle le cœur léger, le sourire aux lèvres, avec cette impression douce et un peu mélancolique d'avoir retrouvé quelque chose de perdu; quelque chose qu'on n'aurait pas su nommer avant d'entrer dans l'obscurité de la salle.
Car ce que réussissent les deux complices, c'est quelque chose de rare et d'infiniment précieux : ils ressuscitent une époque. Pas la reconstituer, non, la ressusciter. Le choix de 1985 n'est pas anodin, et cette précision biographique se sent dans chaque plan, dans chaque détail d'un quotidien qui semblait oublié et qui ressurgit, intact, comme un parfum qu'on croyait évanoui. Les vieilles Renault aux couleurs passées, les bus aux sièges en skaï, les téléphones à cadran vissés aux murs des couloirs, les postes de télévision ventrus trônant au centre des salons. Tout cela est là, palpable, presque touchable. L'image elle-même, dans sa texture et sa lumière, semble surgir directement de nos propres albums de famille, de ces photographies un peu jaunies qu'on retrouve au fond d'un tiroir et qui serrent le cœur.
Et la musique ! La musique surtout ! Ces mélodies qui ont accompagné les premières émotions, les boums du samedi soir, les premiers regards échangés à la récréation ; elle revient comme une marée et emporte tout sur son passage. Car la musique, dans ces années-là, n'était pas un fond sonore : elle était une langue, un territoire, presque une identité. On passait des heures, le doigt suspendu au-dessus du bouton « REC », à guetter sur les ondes la chanson qu'on voulait capturer, à confectionner ces cassettes précieuses qu'on se prêtait entre amis comme on se confiait un secret. Ces compilations portaient nos humeurs, nos espoirs, nos premiers chagrins. On n'écoute plus : on se souvient.
Au cœur de ce tableau familial, un père que le monde a laissé sur le bord du chemin. Cadre hier, chômeur aujourd'hui, il tait sa honte derrière une fierté maladroite et une moustache d'époque. Dans ce rôle, Louis Garrel est tout simplement magistral. Il compose un personnage d'une humanité bouleversante, drôle sans jamais forcer le trait, touchant sans jamais quémander la larme. Il y a dans son jeu une vérité de corps, une façon d'habiter les vêtements eighties qui tient moins du déguisement que de la réincarnation. Face à lui, Camille Cottin apporte à la mère de famille une vitalité solaire, une modernité en germe qui contraste avec brio avec ce mari que son époque dépasse et ne reconnaît plus. Ensemble, ils forment un de ces couples qui a cette façon si particulière de mêler l'éclat de rire et le nœud dans la gorge, le burlesque et la tendresse, sans que l'un n'écrase jamais l'autre.
Non, Juste une illusion n'est pas un grand film. Mais il est quelque chose de peut-être plus rare : un film généreux, sincère, qui parle à ceux qui ont grandi dans ces années-là avec la précision d'un confident et la douceur d'un ami retrouvé. Nakache et Toledano semblent avoir voulu offrir au spectateur ce qu'ils s'étaient offert à eux-mêmes en l'écrivant : le droit de retourner en arrière, le temps d'une séance.
Pour tous les nostalgiques de cette décennie qui fut bruyante, colorée, parfois inquiète mais toujours vivante, ce film est un cadeau. On y entre comme on pousserait la porte d'une maison d'enfance : avec une légère appréhension, et on en ressort avec le sentiment, fugace mais réel, que rien de tout cela n'était tout à fait une illusion.
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