Alice Develey "Tombée du ciel"
Qu'est-ce que la littérature, sinon un miroir impitoyable tendu à nos émotions les plus enfouies, celles que l'on préfère ignorer, repousser, par crainte d'en être submergés ? La littérature, c'est recevoir en pleine face la colère qui dérange, celle qui bouscule nos certitudes et nous force à affronter l'invisible. Ce que l'on ne veut pas voir n'existe pas, dit-on. Mais trop tard, la colère d’Alice est là, déposée sur le papier, indélébile. Il ne reste qu’à la regarder en face, à l'affronter.
Dans son premier roman, Alice nous plonge dans sa réalité brute, celle d’une adolescente anorexique, enfermée dans un service de pédopsychiatrie. C'est là, dans son cahier, qu’elle consigne la violence qu’elle endure : violence des lieux, violence des pratiques. La guérison n’est ici qu’un marché froidement calculé, une transaction où chaque kilo pris se monnaie contre un privilège : « Prends un kilo, et tu récupères ton téléphone ; prends-en deux, et une visite te sera accordée… » Mais qu’advient-il d’Alice lorsqu’elle perd du poids ? La réponse est glaçante : l’isolement, l'attachement au lit, les heures interminables passées à fixer le plafond, espérant que le temps s’efface. Est-ce là la méthode des équipes psychiatriques pour aider leurs patients ? La question, terrifiante, reste en suspens.
« Tu sais, m’a dit un soir Catherine, la vérité, c’est que tu ne veux pas être heureuse. Il y a des gens qui seront tristes toute leur vie. C’est malheureux, tu es jeune, mais tu es comme ça. Et c’est pour ça que tu ne t’en sortiras pas. »
Mais la véritable question est celle de la souffrance, celle que l’on refuse de reconnaître dans un monde qui exige de nous une façade constante de bonheur. Qui ne va pas bien est coupable d’un crime invisible.
Sous sa plume à la fois délicate et incisive, Alice Develey nous ouvre les portes d’un univers sombre et complexe, bien au-delà des frontières de l’anorexie. Elle nous raconte l’humiliation, la douleur, la souffrance… mais aussi l’attachement et l’amour. Son récit nous heurte, nous secoue, et nous force à reconsidérer notre regard sur les adolescents et, plus largement, sur ceux qui souffrent de troubles psychiatriques. C'est un roman nécessaire, un cri du cœur qui éclaire une réalité que l’on préfèrerait occulter, mais qui existe bel et bien.
Avec une écriture à la fois crue et poétique, Alice nous livre un texte viscéral, sincère, qui nous marque profondément. On n’en sort pas indemne, mais c’est précisément cela que l’on cherche dans la littérature : ce pouvoir de bouleverser, de faire vaciller nos certitudes.
« C’est pour ça qu’on t’aime, Alice, pour ta capacité à transformer ta violence en poésie. »
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